Le pot de crème au rétinol qui trône sur l’étagère n’a rien d’interdit, rassurez-vous. Mais depuis le 1er novembre 2025, les marques qui lancent un nouveau soin à base de vitamine A en Europe doivent respecter des plafonds de concentration et imprimer une phrase inédite sur l’emballage. Et à partir du 1er mai 2027, les flacons trop dosés encore en rayon devront disparaître. Ce changement discret, passé presque inaperçu hors des cercles de passionnées de skincare, dit beaucoup de la façon dont on pense aujourd’hui la sécurité des cosmétiques.

D’où sortent ces nouvelles règles ?

Tout part du règlement (UE) 2024/996 de la Commission européenne, adopté le 3 avril 2024. Ce texte modifie les annexes du grand règlement cosmétique européen de 2009, celles qui listent les ingrédients interdits ou autorisés sous conditions. Il ne concerne pas que la vitamine A : il encadre aussi l’alpha-arbutine et l’arbutine, deux actifs utilisés contre les taches, l’acide kojique, la génistéine et la daidzéine, et il retire du marché un filtre solaire, le 4-méthylbenzylidène camphre.

Pour la vitamine A, le texte vise trois formes précises : le rétinol lui-même, l’acétate de rétinyle et le palmitate de rétinyle. Ce sont les noms qu’on retrouve dans la liste INCI au dos des produits, sous leur forme anglaise : Retinol, Retinyl Acetate, Retinyl Palmitate. Les autres dérivés qu’on croise de plus en plus souvent dans les soins, comme le rétinal, ne figurent pas dans cette liste. Quant à l’acide rétinoïque, la trétinoïne, il était déjà exclu des cosmétiques : il relève du médicament, donc de l’ordonnance.

Les limites retenues sont de 0,05 % d’équivalent rétinol dans les laits et lotions pour le corps, et de 0,3 % dans tous les autres produits, qu’ils se rincent ou non. Un sérum visage, une crème de nuit, un contour des yeux sont donc plafonnés à 0,3 %. Et chaque produit concerné doit désormais porter une mention qui invite à tenir compte de son apport quotidien en vitamine A avant utilisation.

Pourquoi la vitamine A est dans le viseur

La réponse tient en un mot : le cumul. La vitamine A ne vient pas seulement de la crème qu’on étale le soir. On en trouve en abondance dans le foie et les abats, dans les produits laitiers et les œufs, et l’organisme en fabrique à partir du bêta-carotène des carottes, des patates douces ou des épinards. S’y ajoutent, pour certaines, des compléments alimentaires. Le problème n’est pas la vitamine A en soi, indispensable à la vision, à l’immunité et au renouvellement de la peau. Le problème, c’est la marge assez étroite entre l’apport utile et l’apport excessif.

Le Comité scientifique pour la sécurité des consommateurs, l’instance d’experts qui conseille la Commission, a rendu son avis révisé en octobre 2022. Ses conclusions sont nuancées. À 0,05 % dans une lotion corporelle et 0,3 % dans les autres produits, la vitamine A des cosmétiques est jugée sûre. Les cosmétiques seuls ne font pas dépasser la limite supérieure de sécurité. Mais le comité relève que l’alimentation et les compléments suffisent déjà à amener les 5 % de la population les plus exposés au-delà de cette limite, et que la part apportée par les soins de beauté, même plus faible, vient s’ajouter au total.

Autrement dit, personne ne dit que le rétinol est dangereux. On dit qu’il n’y a pas de raison d’ajouter une source supplémentaire au-delà d’un certain seuil, puisqu’une partie des consommatrices a déjà son compte par l’assiette. Pourquoi une limite plus basse pour le corps ? Parce qu’une lotion s’étale sur une surface bien plus grande qu’un sérum appliqué sur le visage, et que la quantité absorbée suit logiquement.

Ce qui change concrètement dans les rayons

Le calendrier compte deux dates. Depuis le 1er novembre 2025, un produit qui dépasse les plafonds ne peut plus être mis sur le marché européen : aucune nouveauté, aucun réassort fabriqué après cette date ne peut contenir davantage. Mais les produits déjà mis sur le marché avant cette échéance peuvent continuer à être vendus jusqu’au 30 avril 2027. À partir du 1er mai 2027, ils ne pourront plus être mis à disposition du tout, ni en pharmacie, ni en parfumerie, ni en ligne.

C’est ce qui explique qu’on trouve encore aujourd’hui des sérums affichant 1 % ou plus de rétinol. L’association belge de consommateurs Testachats l’a relevé fin 2025 à propos d’un sérum à 1 % très populaire sur les réseaux sociaux : en l’état, il dépasse la limite et devra être reformulé ou retiré avant mai 2027. On peut s’attendre à voir d’autres marques revoir leurs formules, jouer sur des dérivés non visés par le texte ou mettre en avant d’autres actifs.

Reste une difficulté bien réelle pour qui veut lire ses étiquettes : la concentration exacte n’a pas à figurer sur l’emballage. Les marques qui annoncent « rétinol 0,3 % » en grand sur le flacon le font par choix marketing, pas par obligation. La liste INCI, elle, classe les ingrédients par ordre décroissant de concentration au-dessus de 1 %, ce qui ne dit pas grand-chose d’un actif utilisé à quelques dixièmes de pour cent. Pour un produit déjà acheté, la nouvelle mention sur la vitamine A reste le meilleur indice qu’il en contient.

Faut-il revoir sa routine ?

Pour la grande majorité des utilisatrices, rien ne presse. Les produits à 0,3 % restent de vrais soins, et beaucoup de dermatologues rappellent depuis longtemps qu’en matière de rétinol, la régularité compte davantage que la course aux pourcentages. Les concentrations élevées sont aussi celles qui irritent le plus : rougeurs, tiraillements, desquamation. Une partie des déçues du rétinol l’ont abandonné précisément parce qu’elles avaient commencé trop fort. Si votre peau a tendance à réagir, nous avons détaillé dans notre article sur la peau réactive à calmer sans l’agresser pourquoi la douceur paie souvent davantage.

La vraie question à se poser concerne plutôt le cumul. Une crème visage au rétinol, plus un lait corporel enrichi en palmitate de rétinyle, plus un contour des yeux à la vitamine A, plus un complément alimentaire « peau, cheveux, ongles » : chaque produit respecte peut-être sa limite, mais l’ensemble s’additionne. C’est exactement ce que la nouvelle mention invite à regarder. Faire l’inventaire de sa salle de bains, comme le suggère la logique d’une beauté plus minimaliste, est un bon réflexe : garder un seul soin à la vitamine A, bien choisi, plutôt que d’en empiler plusieurs.

L’ordre d’application compte aussi. Le rétinol s’utilise en général le soir, sur une peau propre et sèche, avant une crème hydratante, et on évite de le superposer la même soirée à des acides exfoliants si la peau est sensible. Si vous hésitez sur l’enchaînement de vos produits, les principes de base sont rappelés dans notre article sérum, huile, crème : dans quel ordre. Et puisque la vitamine A rend la peau plus sensible au soleil, une protection solaire le matin fait partie du contrat, été comme hiver.

Grossesse, allaitement : la prudence ne date pas d’hier

Les excès de vitamine A sont connus pour leurs effets sur le développement du fœtus. C’est pour cette raison que les rétinoïdes médicamenteux, en comprimés comme en crème, sont contre-indiqués pendant la grossesse, et que les professionnels de santé recommandent depuis longtemps la prudence avec les cosmétiques au rétinol chez les femmes enceintes ou qui souhaitent le devenir. Le nouveau règlement ne change rien à ce principe, il le rend simplement plus visible grâce à la mention sur l’étiquette.

En cas de projet de grossesse, de grossesse en cours ou d’allaitement, le plus simple est de mettre les soins à la vitamine A de côté et d’en parler à son médecin, sa sage-femme ou son pharmacien, qui pourront orienter vers des alternatives adaptées. Même chose pour celles qui prennent un traitement à base de rétinoïdes ou des compléments riches en vitamine A : l’avis d’un professionnel permet de faire le point sur l’ensemble des apports.

Une réglementation qui en annonce d’autres

L’épisode du rétinol illustre une tendance de fond. Les autorités européennes regardent de plus en plus les ingrédients cosmétiques non plus isolément, produit par produit, mais en tenant compte de l’exposition totale d’une personne, alimentation comprise. Le même règlement de 2024 a d’ailleurs encadré l’alpha-arbutine, plafonnée à 2 % dans les crèmes visage et 0,5 % dans les lotions corporelles, et l’acide kojique, limité à 1 % dans les produits pour le visage et les mains, avec des échéances déjà passées en 2025.

Pour nous, consommatrices, la leçon est assez simple. Un pourcentage élevé n’est pas un gage d’efficacité, et une routine efficace n’a pas besoin d’additionner les actifs puissants. Lire la liste des ingrédients, repérer les noms qui reviennent d’un produit à l’autre et se demander ce qu’on cherche vraiment reste le meilleur moyen de prendre soin de sa peau, avec ou sans nouvelle loi.

Cet article donne une information générale sur la réglementation des cosmétiques et ne remplace pas l’avis d’un médecin, d’un dermatologue ou d’un pharmacien. Sources : règlement (UE) 2024/996 de la Commission du 3 avril 2024 (Journal officiel de l’Union européenne du 4 avril 2024) ; avis SCCS/1639/21 du Comité scientifique pour la sécurité des consommateurs, octobre 2022 ; Testachats, décembre 2025.